Interviews

Cette interview fait partie d’une série d’interviews en vue d’utilisation pour un article sur l’Egypte. A la demande de l’interviewé Nabil Ennasri, je la mets intégralement. Nabil Ennasri est doctorant, auteur de “L’énigme du Qatar” aux éditions IRIS, parution le 6 mars 2013.

 

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Jeunesse palestinienne / Cr FoulExpress.com / Nabil Ennasri

LM : Patrick Kingsley correspondant au Guardian a été arrêté le 17/08/13 au Caire par la SCAF pour la seconde fois. Cette arrestation suit la logique de censure sur d’autres chaînes étrangères telle qu’Al Jazeera. Que pensez- vous du traitement réservé à la chaîne Qatari par le gouvernement provisoire égyptien? Quelles  sont les conséquences sur la médiatisation de la contre – révolution égyptienne?

 

Nabil Ennasri : Dès l’avènement du coup d’Etat qui a renversé le président élu Mohamed Morsi, on a constaté une claire volonté de l’armée égyptienne de museler les chaînes d’information qui n’adoubaient pas leur coup de force. Al Jazerra ainsi que de nombreuses chaînes religieuses ont fait les frais de cette nouvelle campagne de censure. Les bureaux de la chaîne qatarie ont été perquisitionnés, certains de ces journalistes emprisonnés, d’autres expulsés manu militari du pays et la réception de la chaîne a été brouillé. Sur cette question du brouillage, The Guardian vient de révéler sur la base d’une enquête d’une société américaine que c’était bien des installations militaires égyptiennes qui en étaient à l’origine. On le voit, tout a été fait ces dernières semaines pour ne montrer à l’opinion égyptienne qu’une version des faits, celle qui va dans le sens des intérêts des nouveaux maîtres du Caire et qui tend à criminaliser tous ceux qui soutiennent de près ou de loin la légalité constitutionnelle et s’insurgent contre l’interruption du processus électoral. Face à ces pratiques qui n’ont rien à envier à celles en vogue sous Moubarak, certaines ONG sont montées au créneau parmi lesquelles Reporters sans frontières qui a dénoncé ces atteintes à la liberté d’expression.

Les conséquences de cette situation sont négatives pour l’ensemble du processus de libéralisation qui avait tant bien que mal commencé à se mettre en place depuis la révolution du 25 janvier 2011 qui avait abouti à la chute de la dictature. C’est un dramatique retour en arrière auquel nous assistons avec une volonté délibérée de la junte militaire de museler toute expression contestataire (autant politique que médiatique). Cette régression ne présage rien de bon et c’est comme si l’armée égyptienne fait tout pour écarter les médias indépendants du pays afin de mener à huis clos la répression d’un vaste mouvement populaire qui souhaite réhabiliter le processus démocratique.

LM : Le Qatar aide financièrement Gaza. Quel est l’impact  du coup d’Etat égyptien sur les relations entre le Qatar et le Hamas?

N.E. : Fondamentalement, la relation entre le Qatar et le Hamas ne changeront pas car l’émirat continuera à soutenir les partis politiques sortis victorieux des urnes en Égypte, à Gaza comme en Tunisie. La difficulté aujourd’hui sera qu’il sera plus difficile pour le Qatar d’acheminer les aides promis à la population gazaouie car elles doivent transiter par l’Égypte. Autant sous la présidence Morsi, cette aide pouvait passer sans trop de problèmes autant avec l’armée égyptienne et eu égard à la situation sécuritaire explosive dans le Sinaï, il y a fort à parier que cette aide aura plus de mal à parvenir. Signe que la relation Qatar/Hamas est toujours au beau fixe, le Croissant rouge qatari vient de lancer le démarrage d’une trentaine de projets sur l’ensemble de la bande de Gaza qui s’inscrivent dans la politique de reconstruction promise lors de la visite de Cheikh Hamad à l’automne dernier.

LM : Khaled Meshaal vient d’être réélu leader du parti Hamas. Comment voyez-vous les futures relations entre l’Egypte et la Palestine?

N.E. : On est quasiment revenu à l’ère de Moubarak voire pire. Il y a en Égypte actuellement une vaste campagne de criminalisation du mouvement Hamas que mènent certains médias proches des autorités et l’armée n’a pas caché son aversion pour le mouvement palestinien en l’accusant de collusion avec les djihadistes du Sinaï. Il y a quelques jours, plusieurs tunnels ont été détruits près de la bande de Gaza et signe des temps, le président Morsi a été inculpé pour collusion avec le Hamas. Bref, le climat lourd à l’égard des palestiniens est particulièrement inquiétant dans l’Egypte actuel et c’est comme si une partie de la presse aux ordres cherche à trouver un bouc-émissaire aux problèmes du pays. Comme l’armée a la haute main sur ce qui se passe dans le Sinaï et verrouille tout éventuelle remise en cause des accords de paix avec Israël, je crains que nous revenions à la situation précédant la révolution du 25 janvier avec des forces égyptiennes qui contribuent ouvertement au blocus de la bande de Gaza et à l’étranglement de la population palestinienne. Ce faisant, le Hamas n’aura d’autre choix que de renforcer son alliance avec le duo Qatar/Turquie et peut-être de renouer plus directement avec l’Iran afin de retrouver des parrains régionaux à ce qui se présente comme une impasse diplomatique et sécuritaire pour lui. 

Propos recueillis par Lilia Marsali.

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