Dans le « trip » de Kamel Daoud : voyage jusqu’au bout des ténèbres d’un inconnu.

Beaucoup ont écrit à Kamel Daoud, peu au Père Noël. Cela m’attriste infiniment. Non pas que je sois opposée à ce que l’on délaisse  cette tradition laïque au nom de la sainte  solidarité œcuménique. Il y a des priorités dans la vie, j’en conviens. Pointer du doigt une « fatwa »,  qui semblerait-il  n’est qu’une  demande d’application d’une loi d’Etat (étrange) vaut d’après les experts en correspondances bien mieux qu’à vérifier si le Père Noël visite tous les enfants opprimés de la terre. Je vais de ce pas me conformer à la doxa épistolaire.

 

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Ainsi donc Kamel Daoud tu noies ton amour  et nous emportes avec toi dans ce terrible paradoxe. Tu es ton Autre et l’Ennemi de ton Autre. C’est l’ « arabe » qui se tue pour sauver l’ « algérien » qui se tue une fois encore pour sauver ses démons.

        Cher Kamel Daoud, je commencerai par t’avouer avec fermeté que  Je condamne de toutes mes forces de femme éprise d’amour et de liberté cette fatwa infâme émise par l’hurluberlu dénommé  Hamadache. Ce pion « barbu » de la police boulitique algérienne qui pratique la récidive comme on joue aux boules.  C’est inadmissible, surtout lorsque c’est adressé à un écrivain ; à d’autre, cela passe. C’est tellement discret et peu important. Aurait-il fallu que cet « autre » soit  Kamel Daoud ?  Mais il n’est pas Kamel Daoud. Kamel Daoud est unique ! Oui j’accuse donc cette entrave dangereuse à la liberté d’expression qui n’abroge pas l’autre liberté : celle de  laisser quiconque utiliser des causes pour cracher, pisser sur des morts, provoquer des peuples. Cette liberté-ci est bénie par la junte des écrivaillons. L’autre est exécrée comme Néron car « elle » traîne la puanteur de la mort abjecte. Et même dans ton islamophobie envers les imams que tu suspectes à tort d’entraîner les jeunes au jihad dans les rangs de Daech, à la façon de l’imam Chalghoumi donc, on ne la regrettera pas. Tu te demandes si j’ai signé la pétition ? Non, je n’ai pas signé. Pourquoi tu t’énerves ? C’est bon,  j’ai condamné, je suis normale comme tous ces Autres, non ? Et je préfère signer « Nous sommes tous Chiko Mourad ». Es- tu  rassuré dans ma sélectivité?

 

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        Bouillonnent en moi des questions qui me tapent les veines. Pourquoi Finkielkraut t’as encensé ? Pourquoi tous les intellectuels sionistes font de toi la cause au-dessus de toutes les autres ? N’existent-ils  pas des talents rejetés par la communauté intellectuelle en France qui mériteraient même gloire ? Pourquoi tapes-tu sur la fibre de l’antisémitisme en t’adressant aux pros palestiniens anti sionistes? Pourquoi t’es-tu servi d’autres causes pour le faire ? Pourquoi tu nous as foutu la honte en France? L’armée israélienne ciblait ses tirs sur  les habitations, les écoles, les hôpitaux, les femmes, les enfants. Le dispensaire de l’association apolitique Barakacity a été bombardé également, des bénévoles en sont morts. Pense à ces milliers de donateurs de toutes confessions confondues certes mais en majorité musulmane. As-tu posé les regards sur qui parle trop et qui se tait puis donne en silence ? Je suis sûre que tu n’en as cure de tout ça, des dons, des associations, du terrain. Tu es si loin de ce monde. Tu donnes l’impression d’être perché quelque part…dans tes ténèbres. Et cette fatwa émise inopinément fait un peu l’effet d’une  «Roquyia» (prière contre les jins)  exhortant les vieux démons de la population algérienne à sortir non définitivement  pour  chasser en façade un autre démon bien plus visible. Elle a secoué tous les corps. Elle a fait appel à tous les sens, elle a sonné l’alarme, elle a divisé…et puis plus rien. Elle s’est moquée de nous ! Elle nous a craché tes ténèbres ! Nous la  haïssons car si le geste avait accompagné la parole, nous aurions pleuré sincèrement la perte d’un des nôtres. Elle t’a piégé, comme elle  nous a  piégés ! Elle t’a piégé comme tu nous as piégés !

 

        Je n’ai pas saisi ta revendication d’ « être » algérien exclusivement et de rejeter l’« arabe ». Et je pense à l’universalité qui t’anime, ton rejet de l’ « arabe » qui envahit ton « âme-espace » d’héritier d’anciens colonisés. Evidemment tu ressembles à Alfonso X d’Espagne, de loin. J’ai même dans la foulée envie de te dire que la Maison de « Baba Ghayou » à Mostaganem, tu sais celle de ces arabo andalous qui ont été expulsés par Isabelle la Catholique puis ont échoué sur les côtes algériennes, est devenue à travers ton prisme anthropologique une invasion plus qu’une histoire familiale déchirante. Vraiment tu as les mots d’amour quand il faut, où il faut. Puis, historiquement tu nous ramènes à la  Maurétanie Césarienne. Quelle classe ce Kamel. Puis-je ainsi t’appeler Chameau de David ? Après tout n’est pas objet à la transfiguration qui veut ! Ainsi toutes tes provocations existentielles crient quelque chose de palpable cependant non assumé. Il suffirait que tu aies le courage d’un homme face à ses démons pour dire clairement la pièce que tu joues dans ce drame de Janus. Ne pas pleurer comme un enfant qui a mal dit mais comme l’écrivain qui sortirait de sa barrière de mots pour exposer son projet de société clairement. Puisque tu n’es ni militant ni un sage. Tu as fait la joie de celles et ceux qui clament que « l’antisémitisme est un cancer dans le monde arabe » en ces temps de barbarie dans le Moyen Orient en plus d’un retour à l’autoritarisme en Tunisie. Tu as rendu hommage aux laïcs (même algériens), islamophobes ou pas,  qui ne cessent de répéter que les  algériens sont des antisémites. Ils ont bu de ton égoïsme, en échange  tu t’es royalement vautré dans leur tapis rouge de médiocrité. Le peuple algérien flagellé te soutient par amour. Et l’amour dans les actes et les paroles comme tu l’as dit en arabe à la télévision c’est ce qui permet de se rapprocher et de se comprendre.

 

        Dès lors que tu es entré dans le champ de la lutte, que tu as griffé le champ du combat humanitaire, tu penses bien que nous attendions en retour le témoignage de ta cohérence. Seulement dans ces champs tu es incompétent. A qui la faute si tes collègues journalistes s’alignent sur la police boulitique algérienne dans les affaires internationales? Qui parmi les plus indépendants a daigné sortir de sa schizophrénie latente pour dénoncer sans pitié Bachar al Assad et son régime familiale? Toi-même as-tu eu une once de bon sens chez « On n’est pas couchés » ? L’audience aura retenu la complainte du rejeté :  tuer l’ « arabe », critiquer  les militants pros Palestiniens, dire « je ne dénonce pas Israël ça sert à rien ».

 

        Cher Kamel j’aimerais montrer que je te comprends. Aussi je vais te comparer à cet Autre qui te ressemble. Je vais te sentir à travers tes émotions, ton sang, tes passions et j’enlève à ton être toute nationalité, toute religion. Tu n’es ni arabe, ni français, ni juif, ni chrétien, ni musulman, tu es cet homme faible qui parle ma langue avec charme. Tu es cet homme qui crie et qui blesse pour exister. Je vais respecter ton expérience d’écrivain. Comme ta horde de fans je me lance à me perdre dans tes mots. Les laisser m’envahir inconsciemment par amour de ce qui me ressemble et me lie au passé. A ce niveau je suis en droit de te mettre à l’épreuve de l’Autre, ton identique qui a tes passions, tes désirs, la couleur de ton sang. J’entre dans tes ténèbres d’écrivain pour à mon tour te crier : « écrivain Kamel » tu n’es pas aussi doué que « écrivain François », tu es même loin de l’égaler. Non pas que tu écrives mal. Au contraire tu sais écrire avec charme. Seulement voilà les couleurs de tes  mots et leurs parfums multiples ne transportent pas à un état de jouissance pleine pour celui ou celle qui souhaiterait toucher le ciel sans devoir subir l’enfermement  dans cette cloison infecte de provocations. Alors les uns diront de la rive Sud que c’est du racisme, que c’est un « arabe » ou « algérien » qui écrit en français, très bien même. Que pour un algérien écrire comme un français c’est épatant, cela décomplexe.  Il est les retrouvailles, le pardon et le rapprochement. Il est le souvenir de joies partagées non tuées par la guerre d’Indépendance. Il est la  gloire et le  rayonnement. “Sans son génie nous mourrions de honte et de rejet”. Il est un rebelle de la trempe  de Malraux le français. “Nous aussi sommes des  démocrates, on en a marre de ces barbares islamistes qui salissent notre image de guerriers”. Enfin les autres de la rive Nord diront que cet « arabe » devenu laïc est excellent, qu’il est civilisé, mieux que ces enfants d’immigrés qui ne veulent pas s’assimiler. Qu’il est extraordinaire de le voir présentable pour en faire le symbole de lutte contre l’antisémitisme. Lui est différent, il respire  la laïcité française ; mais il n’est pas ce que nous sommes et ne le sera jamais. Pas de lui dans nos salons excepté si nous l’utilisons pour nos agendas. Il est le passé, il est ce bateau, ce « coup de sirocco ». Il est l’ennemi encore,  la mémoire, le refus du pardon, nos pleurs et nos rancunes. Il est l’abandonnique qui se fera accepter car il est prêt à faire des concessions.  Il est notre vengeance !

 

        Ainsi donc Kamel Daoud tu noies ton amour  et nous emportes avec toi dans ce terrible paradoxe. Tu es ton Autre et l’Ennemi de ton Autre. C’est l’ « arabe » qui se tue pour sauver l’ « algérien » qui se tue une fois encore pour sauver ses démons.

 

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Lilia Marsali

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