La Tunisie face à elle même

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Analyses de François Burgat, politologue, et directeur de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman à Aix-en-Provence, spécialiste des mouvements islamistes et du monde arabe.

“La Tunisie a-t-elle “voté laïc ?”

Tunisiennes et Tunisiens vont donner demain le sens qu’ils souhaitent, dès qu’on les connaitra avec certitude, aux résultats du premier scrutin de la Tunisie sortie de l’ère autoritariste. N’étant pas un électeur de ce pays pionnier, ce qui m’importe avant tout est que “ma” rive nord de la Méditerranée n’en fasse pas une lecture qui accélérerait le rythme de la dégradation – déjà terrifiant aujourd’hui – de ses relations avec la rive sud.
L’intérêt majeur du premier scrutin (législatif) tunisien (le deuxième après l’élection de la Constituante) est … que tout porte aujourd’hui à penser qu’à la différence de l’Egypte voisine, la Tunisie en connaîtra d’autres ! Qu’ils auront des résultats identiques mais, également, potentiellement… différents. Et que l’ère mortifère d’”Un homme, toutes les voix, toutes les fois” est bien ainsi en train de passer à la trappe de l’histoire régionale ! Il faut donc, avant toutes choses, se féliciter du fait que de telles élections législatives se soient tenues au terme d’un processus difficile, marqué par la démonstration faite par une très large majorité des forces en présence, dans leur diversité et, souvent malgré leurs profonds antagonismes, de leur capacité à s’entendre d’abord sur un texte constitutionnel fondateur et de le mettre ensuite en application lors de ce premier scrutin.
Les premiers résultats, qui redonnent une place centrale à des forces dont on retient – un peu trop exclusivement – que certaines d’entre elles ont été directement associées au pire de ce qu’a fait l’ancien régime, doit donc être pris comme le verdict populaire qu’il est. Dans de multiples enceintes nationales, tout au long de l’histoire contemporaine de la planète (la restauration monarchique française ayant dans ce domaine donné le “la” ) des flux et reflux des forces du changement ont été les points de passage obligés des itinéraires révolutionnaires ou réformistes. L’enjeu des résultats du scrutin tunisien tient, pour la rive occidentale du monde où je me situe, à la lecture qui risque d’en être faite. ”La Tunisie vote laïc”, “les modernistes l’emportent”, “Les femmes ont gagné” ! Et le pire, même si on y est déjà habitué sous la plume de la cohorte des éditorialistes de la simplification franchouillarde, n’a peut- être pas encore été écrit….La Tunisie a-t-elle voté laïc ? Bien sûr ! Mais ce n’est pas la première fois ! Ce choix historique a été fait et assumé de longue date par la formation majoritaire au sein du camp islamiste.
La révolution, dans ce domaine, est donc venue bien plus tôt du vote clair, confirmé lors de l’adoption de la Constitution, d’une large partie du camp islamiste en faveur de la laïcité.
La première place attribuée à Nida Tunis, surtout si elle interprétée triomphalement comme “une défaite des islamistes”, risque donc pour plusieurs raisons de constituer un trompe l’oeil dangereux qui ne va pas faciliter la lecture sereine des dynamiques tunisiennes à venir. (A suivre…)

Pourquoi la gauche tunisienne a t elle cédé sa place ?

Expliquer l’échec d’une gauche tunisienne au demeurant respectable par le seul “retour de la bipolarisation” entre deux populismes conduit à méconnaitre une réalité essentielle. Pour “identitaire” qu’il soit, le lexique de la mobilisation islamiste est néanmoins porteur d’une bonne partie des idéaux révolutionnaires, – aussi bien démocratiques que sociaux – dont la gauche, et ce sont là les vraies raisons de sa défaite, a perdu le monopole.

D’un populisme l’autre ?

Mettre (le populisme d’) Ennahda sur le même plan que celui de Nida, où se côtoient, aux côtés des craintes bourgeoises de “La Marsa”, la peur des plus fragiles face au changement et l’affairisme des grands rapaces écartés du pouvoir, ne me parait pas rendre justice à ce moment de l’histoire nationale tunisienne ni à celle du reste du monde arabe. Mais une fois de plus…c’est l’histoire (et non les observateurs qui nous annoncent depuis trente ans, sur tous les tons, le discrédit des islamistes) qui tranchera entre nos modestes constructions intellectuelles

POLITICS AS USUAL

Toutes les idéologies politiques ont une composante populiste. Ce n’est certainement pas la gauche, héritière même lointaine des démagogiques “grands soirs” qui échappe à cette règle très universelle. L’une des leçons de son effondrement tunisien est que son populisme à elle est demeuré trop proche du lexique importé et ce faisant, à l’écard de la puissante dynamique identitaire islamiste. C’est la raison pour laquelle elle a été privée des performances oppositionnelles sur lesquelles Ennahda a réussi pour sa part à fonder sa percée, en proposant, tant que le plan social que sur le plan démocratique, des idéaux qui se superposent largement avec les siens.
Le tassement du score d’Ennahda montre en revanche que le lexique identitaire des islamistes version Ennahda (qui est loin de mobiliser la totalité du camp islamiste, ne l’oublions surtout pas car c’est aussi l’une des clefs de ce scrutin) s’il a permis de les porter au pouvoir, n’a fort logiquement pas suffi, dans une conjoncture exceptionnellement hostile, à les y maintenir, la politique la plus trivialement universelle ayant très vite repris droits : “Derrière l’arbre identitaire ou « sous le voile » de l’islamité n’apparaît en fait vraiment clairement à l’observateur du paysage islamiste que la réalité à la fois banale et … terriblement complexe du « politics as usual » (2006)

La Tunisie face à elle même 

“Ennahda est loin d’avoir réussi à rallier la totalité du potentiel de la mobilisation islamiste. C’est peut être l’un des signaux négatifs adressés par le scrutin : il tend à consacrer l’auto-exclusion d’une partie du corps politique”

La première place de Nida Tounis, surtout si elle interprétée triomphalement sur la rive nord comme “une défaite des islamistes”, ou “une victoire de la laïcité”, risque pour plusieurs raisons de constituer un trompe l’oeil dangereux qui ne va pas faciliter une lecture sereine des dynamiques à venir. Oublions que la coalition très hétéroclite de Nida Tounis est loin d’avoir rassemblé la majorité des votants, encore moins celle des inscrits, pour ne rien dire des électeurs potentiels. C’est là un argument qui n’est audible que lorsque ce sont – comme dans le cas de Morsi – les islamistes qui gagnent
. Tout de même, rappelons que les partis qui ont contribué à affaiblir le principal concurrent de Nida ne font pas nécessairement pencher la balance dans le sens de ce que Nida peut avoir d’anti-islamisme primaire et/ou de contre-révolutionnaire. Mais là n’est pas l’essentiel.
Ces résultats (qui devront bien sûr faire l’objet d’enquêtes fines pour décrypter les ressorts de l’abstention) confirment le pressentiment énoncé avant le scrutin (cf “La Tunisie face à elle même” 1) : Ennahda est loin d’avoir réussi à rallier la totalité du potentiel de la mobilisation islamiste. Et là est bien peut-être le plus négatif des signaux adressés par le scrutin : il tend à consacrer l’auto-exclusion d’une partie du corps politique, notamment dans la jeunesse. La cause en est principalement l’ampleur des concessions que, pour parvenir à l’étape historique de l’adoption d’une constitution, Ennahda a dû faire, à l’encontre des convictions de certaines composantes de sa base potentielle, qui se sont irrésistiblement détachées du parti d’abord, du processus électoral ensuite.
Outre cette coupure avec un pan entier de l’électorat islamiste potentiel, les causes du tassement, fut-il relatif, d’Ennhada sont plurielles. La toute première est connue : c’est le fait qu’il ait accepté d’assumer la “mission”, à bien des égards “impossible”, d’exercer le pouvoir – fut-ce en partageant les responsabilités avec ses partenaires de la troïka – dans les conditions exceptionnellement exigeantes du début de la transition. Face à une société dont, au sortir de décennies d’autoritarisme, le volume des attentes croissait de façon exponentielle, dans une conjoncture économique régionale et mondiale sinistrée, face à des médias quasi monopolisés par les relais de l’ancien régime il a dû également faire face à l’hostilité plus ou moins avérée de puissantes forces contre-révolutionnaires soutenues, discrètement ou non, par tous ceux que sa victoire initiale avait profondément irrités : les diplomaties occidentales bien sûr, mais également – de l’Egypte au Koweit en passant par les Emirats – par la quasi-totalité (Qatar exclu) des monarchies pétrolières, soit l’entier camp arabe des ”dictateurs sans frontières”. Sur la scène intérieure, son refus de céder à la surenchère revancharde à l’égard des membres du RCD et, sur la scène internationale, les concessions multiples faites en tant que parti de gouvernement ont manifestement creusé, là encore, la distance avec une partie de son électorat potentiel.
L’accusation de populisme adressée ici et là à Ennahda se doit d’être contextualisée. Aucune des idéologies politiques mobilisées au service d’une stratégie électorale ne pourrait se passer d’une composante populiste. La gauche, héritière, même lointaine, des démagogiques “grands soirs”, n’échappe aucunement à cette règle très universelle. L’une des leçons de son effondrement tunisien est en fait que son propre populisme est demeuré trop proche du lexique importé pour résister à la puissante dynamique identitaire portée par le lexique islamiste. C’est la principale raison pour laquelle elle a été privée des performances oppositionnelles d’Ennahda dont le lexique islamique proposait en fait, tant sur le plan de la justice sociale que celui de la défense des droits et libertés individuels, des objectifs et des idéaux très proches des siens.
Le tassement du score d’Ennahda montre en revanche, et enfin, que le lexique identitaire des islamistes version Ennahda (a fortiori si l’on garde à l’esprit que ce parti est loin de mobiliser la totalité du camp islamiste, c’est l’une des clefs de ce scrutin), s’il a permis de les porter au pouvoir, n’a pas suffi, dans une conjoncture exceptionnellement hostile, à les y maintenir. La “politique”, très universelle, a repris alors ses droits : “Derrière l’arbre identitaire” ou « sous le voile » de l’islamité n’apparaît en fait à l’observateur du paysage islamiste que la réalité à la fois banale et … terriblement complexe du « politics as usual ».

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