Paroles de femmes au cœur de la crise syrienne.

Rétrospective sur l’engagement de deux femmes exceptionnelles. L’une est franco-syrienne, l’autre est écossaise et mariée à un syrien. Toutes deux sont impliquées depuis le début de la Révolution Syrienne  et  mettent leurs compétences diverses aux services d’associations humanitaires et d’organisations caritatives. Alia Khattab travaille actuellement au sein de Hand in Hand for Syria à Londres et Christine Gilmore est Présidente de l’association Leeds Friends of Syria. Ces jeunes femmes  ont en commun l’amour de la Syrie, une terre qu’elles connaissent bien et pour laquelle leur attachement comme celui pour le peuple est solide comme la roche. Hommage à ces  femmes de l’ombre actives qui s’expriment au nom de toutes les femmes de l’ombre qui agissent avec humanisme au coeur de la Révolution syrienne, ici et ailleurs…

Propos recueillis par Lilia Marsali en Février 2012

En français et en anglais.

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Depuis quand êtes-vous engagées dans la cause syrienne ?

Alia Khattab : « Mon engagement s’est fait de manière quasi immédiate. Fille d’un père qui a connu 30 ans d’exil, on rêvait tous qu’un jour le peuple brise les chaînes de la peur.  Mais c’est surtout ma rencontre avec Iman Murphy en Septembre 2011 qui a enclenché les choses (d’un point de vue «  opérations humanitaires »). Regarder son peuple se faire massacrer dans le plus grand silence m’était insupportable. Au cours des mois, les choses n’ont fait qu’empirer et mon engagement s’est par conséquent renforcé. J’occupe une fonction professionnelle à temps complet; le soir ainsi que les week-end et les jours de repos je me consacre à mon pays. Faites les calculs… »

Christine Gilmore : After six months spent glued in horror to youtube, twitter and the news channels I realised that I had to do something but there was not much going on in Leeds at that time so I realised I’d have to go out and find the people involved in Syrian issues and see if we could work together to organise events and raise money.

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“Regarder son peuple se faire massacrer dans le plus grand silence m’était insupportable”

Quelles ont été les formes d’actions que vous avez menées?

AK : En Septembre 2011, avec un petit groupe d ‘activistes, on décide de se regrouper une fois par semaine afin d ‘organiser nos actions de sensibilisation d’opinion sur la situation syrienne. Toutes les semaines une Galerie de photo de martyrs est érigée à Trafalgar Square, des flyers (récapitulant les faits – le nombre de martyrs, les opposants au régime emprisonnés etc.) sont distribués aux passants. Un Flash Mob est organisé pour la première fois à Londres  : une cinquantaine d’activistes tombent au sol sur un coup de sifflet. Des Manifestations hebdomadaires devant l’ambassade Syrienne (une démarche plutôt symbolique) sont organisées. Je suis administrateur sur des pages Facebook dédiées à la Syrie (en français et en anglais), j’alimente quotidiennement : Stand By Syria, La Révolution Syrienne en France et Infosyrie (page Facebook créée pour contrer la propagande pro – régime syrien du site Infosyrie tenue par Frédéric Chatillon). En ce qui concerne la collecte des fonds : nous avons organisé de nombreux événements caritatifs dont l’intégralité des fonds a été versée en Syrie pour le peuple : dîners caritatifs et ventes aux enchères (dont un au Porchester Wall avec la coopération d’Islamic Relief). Le montant de la collecte s’est élevé à plus de 50 000 £); évènements familiaux lors des Fêtes Religieuses (avec des activités pour les enfants et des ventes aux enchères). Nous avons organisé le concert Freedom Beats avec le rappeur Omar Offendum (l’intégralité des fonds a été distribuée pour les camps de réfugiés en Turquie). Nous avons effectué des voyages humanitaires avec l’expédition de convois. Je me suis rendue en Turquie à deux reprises. Mon premier voyage a eu lieu en Mars 2012,  un an après le début de la Révolution, nous sommes partis en petit comité ( 4 personnes) avec des valises bondées de médicaments et de l’aide financière. Ce fut pour nous un voyage d’initiation sur la situation. Ce premier voyage fut traumatisant pour ma part. Nous avons expédié un convoi humanitaire de dix ambulances en  Syrie durant novembre 2012. En un mois et grâce au travail d’équipe, nous avons pu récolter près de 40 000 £ ainsi que de nombreux dispositifs médicaux (Cathéters / Tubes Trachéostomiques et autres dispositifs utilisés en soins intensifs) – 10 véhicules sont partis de Londres. Nous étions deux femmes et les avons rejoints en avion quatre jours après leur départ. Notre participation était d’autant plus nécessaire car nous avions affrété deux camions de dispositifs dédiés aux femmes et aux enfants. La distribution s’est faite sur le terrain, de mains en mains dans le Nord la Syrie (Idleb en passant par le Rif de Lattaquié). Inutile de préciser que nous avons pris des risques mais cette opération fut la plus gratifiante. Voici plus d’info sur notre site internet http://handinhandforsyria.org.uk/index.php?option=com_content&view=article&id=183:about-the-convoy&catid=52

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CG : In October 2011 in collaboration with another Leeds student Josh Vuglar we started the Leeds Friends of Syria group on Facebook to highlight the crisis and started making contact with Syrians in the local area, attending their events etc.  After organizing some protests, flash mobs and fundraising events in late 2011 and early 2012 the group started to take off and today it has almost 300 members drawn from the universities, the Syrian community and the general public.  We have organized panel discussions on human rights in Syria, speakers events featuring activists, academics and commentators, film nights, fundraising events such as Salsa for justice and raising money and collecting donations for an aid convoy being sent to Syria. We collaborate with other university groups such as Amnesty, the Islamic Society, Palestine Solidarity and Engage Speakers forum to get as many people involved as possible and broaden our base of support. Recently we started a national campaign to stop UK universities expelling Syrian students  and succeeded in getting Leeds university to pay the fees and allocate hardship grants to the Syrian students studying here.

Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées dans le cadre de vos actions sur le terrain?

AK : Certaines organisations ne travaillent qu’en leur nom et cela pose souvent un problème d’ego. Il existe une compétition dans l’Humanitaire qui n’a pas lieu d’être : problèmes de confiance avec des pseudos militants qui font de la Révolution leur fonds de commerce.

CG : It can be difficult to get people to react quickly when the circumstances demand we move fast. We decided in October 2012 at the start of the academic year to become an official Leeds University society but because of slow administration we are still waiting 4 months later. However, we manage to get round these bureaucratic problems in general because we are a social media group that uses Facebook and twitter to organise, share information, and network.

Quels ont été vos moments de joies et dans quelles circonstances?

                        AK : Les moments de joie, celui où nous sommes dans l’ambulance vide (que nous venons de décharger à Idleb) et que le chauffeur commence à nous chanter les chants de la Révolution Syrienne. Le rire des enfants du camp d’Atmeh lorsqu’Iman Murphy joue au foot ou parle Arabe avec son fort accent Irlandais.

CG : It was absolutely amazing when we got Leeds University to agree to fund the Syrian students who had their funding cut off by the Syrian government and were facing expulsions. Also, when 100s of students turned up to a panel discussion on human rights abuses under Assad and were visibly moved and inspired to help I felt that we had achieved what we set out to do – show the British public the true face of the Assad regime and why it has to go.

Quels ont été vos moments de faiblesses? Comment avez-vous réagi?

AK : Ma première fois en Turquie, mon cousin hébergeait un blessé grave dans son appartement sous loué. J’ouvre la porte pour le saluer : je vois un jeune homme qui a perdu ses yeux et ses deux avants bras. Il est assis par terre et demande qu’on l’aide à aller aux toilettes. Je suis partie en pleurant. Il s’appelle Hadi, il a 20 ans, originaire de Hama. A l’hôpital d’Atatürk à Antioche, un jeune homme du Rif Hama vient de subir l’amputation de ses deux jambes. Il se réjouit lorsque je lui dis que je viens de “ Taibet El Imam” (banlieue de Hama également) et se met à me chanter “ Jenna Jenna Jenna” tout en souriant. Il est immobilisé sur son lit, vient de perdre ses deux jambes mais son sourire et les étincelles dans son regard illuminent la salle. Je chante avec lui, je suis submergée par l’émotion et les autres blessés de sa chambre se mettent à chanter. Les larmes coulent à flots. Ce moment restera gravé à jamais dans ma mémoire et j’entends encore sa voix resonner dans mes oreilles.

CG : I hate the nitty-gritty of organising events and get very stressed dealing with the little things like projectors, car parking permits, room bookings and the like. That’s where I really need our amazing team of dedicated students. On a number of occasions I’ve done things like organising a whole film screening and then left the film in the car. I’m not a good events organiser! Point.

Quel bilan  tirez-vous de vos actions sur le terrain?

AK : En tant qu’organisation caritative, il faut tisser trois réseaux essentiels :  les comités de coordinations des différentes villes, les médecins, l’armée libre. De manière idéale, il faut une présence continue sur le terrain. Hand in Hand a ouvert un bureau et un Hôpital à la frontière Turque.

CG : I feel like we’re reaching a critical mass now when we have enough dedicated people involved that the society could keep itself up and running if the founders left. It’s been a lot of hard working getting it this far and I’d hate to see it simply stop after Josh and I leave so our goal is to ensure that there are some students who are knowledgeable enough and believe in the cause enough to keep it going.

Comprenez-vous que des citoyens ne s’intéressent pas à la cause syrienne? Quelle serait la cause de ce désintérêt à votre avis?

AK : Les gens sont libres de se mobiliser ou non… En toute honnêteté, après deux ans, nous avons cessé les actions de « sensibilisation d’opinion ». Ceux qui ne croient pas en une « révolution » ont le cerveau bien lavé et ne sont qu’une perte de temps.

CG : Quite the opposite. Lots of ordinary British people are horrified by what’s happening in Syria and are very happy to donate to aid convoys, give money or come along to our talks. Also, the Muslim community of Britain is very committed to helping Syrians and we have had a very fruitful cooperation with the Leeds University Islamic Society to raise money and awareness for Syrian causes

Quel regard portez-vous sur l’aide humanitaire dédiée aux refugiés syriens par vos gouvernements respectifs? Qu’ont fait les ministres de vos pays pour répondre politiquement à cette crise humanitaire?

995540_10151748741822256_1997574900_n   “Les enfants ont tous été exposés à la mort, certains ont vu leurs familles se faire massacrer sous leurs yeux”

AK : A mes yeux, seules les ONG et associations ont un fait un travail efficace sur le terrain. On entend souvent parler d’aide gouvernementale pour répondre à la crise mais on n’en voit jamais la couleur.

CG : The British government recently released a statement that it was increasing its  humanitarian aid to Syria to £54 which is pretty good, relatively speaking. Whether or not all that money gets to the refugees is another matter. I’ve certainly heard some shocking stories of corruption coming out of Jordan where it is alleged that the government pockets up to 50% of all donations. The real crisis is that of diplomacy. William Hague is full of fine words on helping Syrians but in practice has hid behind the Russian and Chinese vetoes at the United Nations in order to do nothing. Frankly, we expect more of him than that.

“le peuple Syrien s’est soulevé de lui-même et  leurs manifestations aussi pacifiques fussent – elles, ont été reprimées dans la plus grande cruauté.”

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Quel regard portez – vous sur le futur de la Syrie?

AK : Une chose est certaine, la Syrie est détruite. Il faudra beaucoup de travail pour reconstruire le pays et surtout panser les blessures les plus profondes (les enfants ont tous été exposés à la mort, certains ont vu leurs familles se faire massacrer sous leurs yeux) . Tous les systèmes seront à revoir (éducation, judiciaire, exécutif etc.) De plus, le régime a joué sur les tensions communautaires et les Alaouites sont encore très attachés à leurs intérêts sociaux. Je crains que ces tensions ne s’aggravent. Les Syriens sur le terrain sont plus optimistes que moi, ils vous diront : “ Bokra A7la” – Demain sera plus beau”.

CG : Sadly I think that because the international community did not intervene when it should have to stop the violence the situation is out of control and will take a generation to put right.

Quel message souhaiteriez-vous faire passer ?

AK : Je souhaite rappeler que le peuple Syrien s’est soulevé de lui-même et que leurs manifestations aussi pacifiques fussent – elles, ont été reprimées dans la plus grande cruauté. Il ne s’agit pas d’une guerre mais c’est Bachar qui a forcé les jeunes (étudiants, soldats déserteurs, médecins) à prendre les armes. Les Syriens ne comptent plus sur l’aide Internationale et les Grandes Nations n’auront pas leur mot sur le Futur de la Syrie. L’éthique avec laquelle combattent les résistants nous redonne confiance quant au futur du pays.

CG : Don’t be cynical. People power works! it’s amazing how much a small group can accomplish if they put their minds to it.

“ Bokra A7la” – Demain sera plus beau.”

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